Histoires Naturelles

Lied by Maurice Ravel (1875-1937)
Text by Jules Renard

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1. Le Paon


 Il va sûrement se marier aujourd'hui. Ce devait être pour
 hier. En habit de gala, il était prêt. Il n'attendait que
 sa fiancée.  Elle n'est pas  venue.  Elle ne peut  tarder.
 Glorieux, il  se promène avec une allure de prince indien
 et  porte sur  lui les riches  présents d'usage.  L'amour
 avive  l'éclat  de ses couleurs  et son  aigrette tremble
 comme une lyre. La fiancée n'arrive pas. Il monte au haut
 du toit et regarde  du côté  du soleil.  Il jette son cri
 diabolique:  Léon!  L'éon!  C'est ainsi qu'il  appelle sa
 fiancée.  Il ne  voit rien  venir et personne  ne  répond.
 Les  volailles  habituées  ne lèvent  même  point la tête.
 Elles sont lasses de l'admirer. Il redescend dans la cour,
 si sûr  d'être beau  qu'il est incapable de  rancune. Son
 mariage  sera pour  demain.  Et, ne sachant  que faire du
 rest  de  la  journée,  il se  dirige vers  le perron. Il
 gravit les marches, comme des marches de temple, d'un pas
 officiel. Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux
 qui n'ont  pu se détacher  d'elle.  Il répète  encore une
 fois la cérémonie. 

2. Le Grillon


 C'est l'heure  où, las d'errer,  l'insecte nègre  revient
 de  promenade  et  répare avec  soin le  désordre  de son
 domaine.  D'abord  il  ratisse  ses  étroites  allées  de
 sable.  Il fait du bran de scie qu'il écarte au  seuil de
 sa retraite.  Il  lime la  racine  de cette  grande herbe
 propre à le harceler.  Il se  repose.  Puis il remonte sa 
 minuscule  montre.  A-t-il fini?  est-elle  cassé?  Il se
 repose  encore  un peu.  Il rentre chez  lui et ferme  sa
 porte.  Longtemps  il  tourne  sa  clef  dans  la serrure
 délicate. Et il écoute: Point d'alarme dehors. Mais il ne
 se trouve pas en sûreté.  Et comme par une chaînette dont
 la  poulie grince,  il descend jusqu'au  fond de la terre. 
 On  n'entend  plus rien.  Dans  la  campagne muette,  les
 peupliers se  dressent  comme  des  doigts  en  l'air  et
 désignent la lune.

3. Le Cygne


 Il glisse  sur le  bassin,  comme un  traîneau  blanc, du
 nuage en nuage. Car il n'a faim que des nuages floconneux
 qu'il voit naître, bouger, et se perdre dans l'eau. C'est
 l'un d'eaux qu'il désire. Il le vise du bec, et il plonge
 tout à coup son  vol vêtu  de neige. Puis, tel un bras de
 femme sort  d'une manche,  il le retire.  Il n'a rien. Il
 regarde: les nuages  effarouchés ont disparu. Il ne reste
 qu'un instant  désabusé, car  les  nuages tardent  peu  à
 revenir, et, là-bas,  où meurent les ondulations de l'eau,
 en  voici un qui  se reforme.  Doucement,  sur son  léger
 coussin de plumes,  le cygne rame  et s'approche . . . Il
 s'épuise  à  pêcher de vains  reflets, et peut-être qu'il 
 mourra,  victime de cette  illusion,  avant d'attraper un
 seul morceau de nuage.  Mais qu'est-ce que je dis? Chaque
 fois qu'il plonge, il fouille du bec la vase nourrissante
 et ramène un ver. Il engraisse comme une oie.

4. Le Martin-Pêcheur


 Ça n'a pas mordu,  ce soir,  mais je  rapporte  une  rare
 émotion.  Comme je tenais  ma perche de  ligne tendue, un
 martin-pêcheur  est  venu  s'y poser.  Nous  n'avons  pas
 d'oiseau  plus  éclatant.  Il  semblait  une grosse fleur 
 bleue au bout d'une longue tige. La perche pliait sous le
 poids.  Je ne respirais plus,  tout fier d'être pris pour
 un arbre par  un martin-pêcheur.  Et je suis sûr qu'il ne
 s'est  pas  envolé de  peur,  mais qu'il  a cru qu'il  ne
 faisait que passer d'une branche à une autre. 

5. Le Pintade


 C'est la bossue  de ma cour.  Elle ne rêve  que plaies  à
 cause  de  sa  bosse.  Les  poules  ne  lui  disent  rien:
 Brusquement, elle se précipite et les harcèle.  Puis elle
 baisse sa tête,  penche le corps, et, de toute la vitesse 
 de ses pattes maigres, elle court frapper, de son bec dur, 
 juste  au centre  de la roue  d'une dinde.  Cette poseuse
 l'agaçait.  Ainsi,  la tête bleuie,  ses barbillons à vif,
 cocardière, elle rage du matin au soir.  Elle se bat sans
 motif,  peut-être parce  qu'elle s'imagine toujours qu'on
 se moque de sa taille, de son crâne chauve et de sa queue
 basse.  Et elle ne  cesse de jeter un  cri discordant qui
 perce l'aire comme un pointe. Parfois elle quitte la cour
 et  disparaît.  Elle laisse aux  volailles  pacifiques un
 moment  de répit.  Mais elle revient  plus  turbulente et 
 plus criarde.  Et, frénétique,  elle se  vautre par terre. 
 Qu'a-t'elle donc?  La sournoise  fait une farce. Elle est
 allée pondre  son oeuf à la campagne. Je peux le chercher
 si ça m'amuse.  Et elle se roule dans  la poussière comme
 une bossue. 


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